EDITO

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Mise à jour le 2 Avril 2019

A MEDITER

Il paraît que tout, en France, finit par des chansons.

Ce n'est pas vrai. En France, tout finit par des décorations.

Même le terrorisme. La chancellerie de la Légion d'honneur vient d'annoncer que la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme, créée en 2016 à la suite des attentats de l'année précédente, dont l'effet ne remontait pas en deçà de 2016, prendra désormais en compte les victimes depuis 1974, c'est-à-dire les attentats des années 70-80, ainsi que ceux du GIA algérien. C'est le mot « reconnaissance » qui m'a fait sursauter. S'il arrive malheur à un ami, accident, maladie, agression, je ne lui témoigne pas ma reconnaissance. Mais ma sympathie, ma compassion, ma solidarité. Je ne vais tout de même pas le féliciter de sa malchance !

C'est pourtant ce que l'on fait. En décorant une victime, on finit par donner un caractère positif à l'attentat lui-même puisqu'il vaut à celle-là une distinction de la République. On en viendrait à blâmer ceux qui, par hasard ou par agilité, lui ont échappé. Le souci de la bienveillance finit par sombrer dans le ridicule et dans l'absurdité.

A ce train-là, pourquoi ne pas décorer les victimes passives des accidents de la route ? Une voiture me renverse sur un passage clouté, j'y perds un membre, voici les autorités qui rappliquent avec leur batterie de médailles. Cela me fait une belle jambe. Pourquoi, tant qu'on y est, ne pas décorer les victimes de maladie grave ? Il n'y a là pas plus de mérite ni de faute qu'à prendre une balle à la terrasse d'un café. Décorer les malades aurait aussi l'avantage de permettre d'établir une hiérarchie que la Médaille aux victimes n'avait jusqu'alors pas prévue : on ferait chevaliers les malades de la tuberculose, officiers ceux d'un cancer, et ainsi de suite. Au fait, pourquoi ne pas décorer aussi les enfants victimes des pédophiles ? Surtout si ces derniers sont ecclésiastiques...

Autre chose. On a reculé à l'année 1974 la date à partir de laquelle on peut se prévaloir d'un attentat pour réclamer une « faveur ». Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Il y eu, en France, à la fin du XIXe siècle, une vague d'attentats anarchistes. Pourquoi ne pas permettre aux ayants droit des victimes de faire valoir le dommage subi ? Après tout, les indigènes de la République se prévalent des persécutions dont ont été victimes leurs ancêtres au XVIIe  ou XVIIIe  siècle. A la différence des droits d'auteur, il n'y a pas ici, il n'y a jamais d'extinction des droits, pas de retour au domaine public.

"POURVU QUE LE GESTE SOIT BEAU"

En 1893, lors de l'attentat anarchiste d'Auguste Vaillant à la Chambre des députés, le poète Laurent Tailhade s'écria avec superbe : « Qu'importent de vagues humanités, pourvu que le geste soit beau ! » Ils sont comme ça, ils ont toujours été comme ça, les intellectuels. A quelque temps de là, alors qu'il dînait au célèbre restaurant Foyot, Tailhade fut à son tour victime d'un autre attentat anarchiste, dans lequel il perdit un œil. La France en rigola pendant vingt ans. Aujourd'hui, Laurent Tailhade serait décoré par le ministre de la Culture.

Notre époque a, comme disait Bernanos, « le cœur dur et la tripe sensible ».

Autrefois, la bonne éducation voulait que l'on dissimulât ses émotions. Aujourd'hui, les larmes sont à la télévision un produit d'appel sans rival. Si une personnalité, comédien, homme politique ou footballeur écrase une larme, il est assuré de la une du 20 heures : « Les larmes de Duschnock... » 
Nous sommes en train de passer tout doucement de la démocratie à la lacrymocratie. Qu'est-ce à dire ? Que, dans nos sociétés d'individus, mieux vaut être victime que héros. J'exagère ? Nullement. Songez que, dans l'ordre hiérarchique des décorations, la Médaille de victimes, telle qu'on vient de la décrire, passe avant la croix de guerre et la médaille de la Résistance ! A y bien réfléchir, c'est là quelque chose de faramineux, de scandaleux, de presque incompréhensible.

La mondialisation néocapitaliste a à ce point détruit les coutumes et les structures familiales traditionnelles qu'on attend désormais de l'Etat qu'il supplée aux carences de la vie privée.

Quelle que soit sa charge de travail, le président de la République est tenu, sous peine de manquement grave aux devoirs de sa fonction, de présider aux grandes catastrophes nationales, de réconforter les familles, d'embrasser les nourrissons.

Il est le père de la famille Nation. Une des raisons du faible niveau de popularité d'Emmanuel Macron, c'est, à cause de son âge et de son caractère, son déficit en matière de paternité. C'est un frère aîné. Pas un papa. 
Plus la société nous atomise, plus la demande de paternalisme est forte.

La lacrymocratie n'est que la conséquence de l'individualisme, un individualisme à la fois forcé et forcené, un « impérialisme de l'espèce » (Julien Benda), imposé par les nouvelles techniques, de l'informatique à l'intelligence artificielle. Il a pour contrepartie la déréliction des individus, leur besoin d'être pris en charge, comme des petits enfants, par des institutions tutélaires. Livrée à elle-même, l'humanité atteindra à de grandes choses, avec, pour les accompagner, le sentiment croissant de sa propre insignifiance. « Et l'histoire, conclut alors Benda, sourira de penser que Socrate et Jésus-Christ sont morts pour cette espèce. »
 

Jacques JULLIARD 
marianne.net

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OPEX

Quand un soldat français rentre chez lui après quatre mois en opération à l'étranger

Chef du bureau opérations-instruction du 1er régiment de tirailleurs, régiment d’infanterie blindée d’élite basé à Épinal, l’officier décrit l’arrivée « à la maison » de ses soldats, après de longs mois de mission en Irak, au Mali, en Centrafrique et dans d’autres pays africains.

Six heures froissé dans une carlingue, bercé par le bruit des moteurs. Il a sombré dans une douce torpeur avant même le décollage, avec ce sentiment libérateur que d’autres s’occupent de lui.

Après quatre mois de mission opérationnelle en territoire hostile, il se laisse faire, en apesanteur.

La perspective réconfortante de retrouver sa famille dans un moment n’efface pourtant pas un vague malaise.

Pas facile de se dévouer corps et âme à sa mission des mois durant puis de tourner les talons pour retrouver sa petite vie. La fierté du devoir accompli n’efface pas le regard interrogateur des enfants au bord des routes. Pourquoi tu t’en vas ? On a encore besoin de toi ici…

Parce que là-bas, la guerre ne s’arrête pas, la mort non plus.

À sa mesure, avec ses hommes, ils lui ont fait face. Ils l’ont regardée dans les yeux, plusieurs fois. Remparts infimes face à la violence aveugle, ils se sont tenus debout, envers et contre tout. Sur ordre de leurs chefs et par fidélité à leur engagement de soldats.

Des camarades ont pris le relais après quelques jours de consignes. Mandat après mandat, ils forment une chaîne ininterrompue pour défendre la France aux avant-postes.

Afghanistan, Mali, Centrafrique, Irak.

À 34 ans, il a déjà pas mal « tourné ». Mais partager la misère des hommes ne laisse pas indemne et on ne rentre jamais tout à fait d’un théâtre d’opérations. Le soldat laisse des poussières d’âme derrière lui, parce que faire la guerre oblige l’homme à se révéler tel qu’en lui-même.

La porte s’ouvre, sa fille bondit littéralement dans ses bras. Mais dans un coin du salon, le plus jeune, six ans, ne sait pas trop quoi faire. Lui aussi a souffert de l’absence. Submergé par trop de sentiments contradictoires, il pleure. Émotion irréelle de presser ses enfants sur son cœur. Pendant la mission, c’est leur photo qui était en permanence contre lui, sous son gilet pare-balles.

Partir dans des pays en guerre où on risque sa vie à tout moment fait partie du contrat. C’est l’essence même du métier de soldat.

Ça en fait le sel, parfois le fardeau.

Partir est exaltant. Revenir est délicat, comme la manœuvre d’un navire entrant au port exige prudence et concentration. Retrouver sa place réclame une humilité rendue difficile par la fatigue de la mission.

Est-il encore indispensable aux siens ? La famille s’est débrouillée sans lui, c’est une fierté, un soulagement et une appréhension à la fois.

Parfois aussi les fantômes de la guerre le poursuivent au long des nuits, et le guerrier désarmé s’éveille en nage de son cauchemar. La famille doit comprendre, les proches doivent accepter. De la tendresse. Du tact. Du temps.

Lui continue à se battre - silencieusement, contre lui-même.

Assailli de bruits familiers et de cris joyeux, il aperçoit sa femme. Debout, la gorge serrée, ses yeux brillent d’une joie embuée. Après quatre mois passés à contenir ses émotions, la digue rompt brusquement. La tension accumulée au fil des jours, l’angoisse permanente de la mauvaise nouvelle qui s’ajoute au poids des soucis quotidiens se déversent enfin. Pendant cent vingt jours, elle a sursauté à chaque coup de téléphone, à chaque notification de son smartphone, à chaque carillon de la porte d’entrée. Redoutant d’ouvrir à un officier en grande tenue venu lui annoncer un malheur.

Les derniers jours sont les plus oppressants. On retient presque sa respiration par crainte de la catastrophe de dernière minute. On imagine le titre des journaux : « Cruel coup du destin à quelques heures du retour… »

Tout à la joie des retrouvailles, le soldat oublie les moments difficiles vécus par l’intermédiaire frustrant du téléphone.

Tout ce qu’il ne pouvait pas dire et qu’il aurait eu besoin de partager. Et les sanglots de sa fille, quand elle a compris qu’il ne serait pas rentré pour Noël. Les soupirs de sa femme, quand la chaudière a lâché pendant la vague de froid. Les silences de son fils, qui ne voulait plus lui parler.

Quatre mois de mission, parfois six. C’est dérisoire à l’échelle d’une guerre.

C’est conséquent à la mesure d’un homme. C’est beaucoup dans l’histoire d’une famille. C’est un don collectif à la nation, celui d’une tranquillité domestique chavirée en conscience pour répondre à l’appel du devoir. Il a fait son travail.

Et repartira si c’est nécessaire.

Lieutenant-colonel Pierre - Antoine SIMON
Article paru dans Le Figaro 9 mars 2019
avec les remerciements de l’ASAF

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