MÉMOIRE-HISTOIRE

Mise à jour le 23 octobre 2017

L'ATTENTAT DU "DRAKKAR"
Le 23 octobre 1983, 58 parachutistes français étaient tués dans l’explosion de leur bâtiment, à Beyrouth. Six survivants racontent le manque de soutien et les pensions qu’il faut mendier.

 

Cette scène est devenue le symbole du drame. Sous les décombres, Eric Mohamed s'accroche désespérément à la main de son sauveur, Yves Verdier, un autre para français. Les deux hommes ne se reverront qu'une fois, au cours d'une cérémonie.

Un homme ne pleure pas. Quand ils avaient 20 ans, quand ils étaient dans les paras, ils croyaient à cette baliverne. Ils avaient ravalé leur chagrin, cadenassé leur douleur, tu leur détresse. Aujourd’hui, ils en ont 50 et se foutent bien du qu’en-dira-t-on. Ils savent que cette pudeur virile n’a fait que les détruire un peu plus, les ronger au plus profond, année après année. Alors, ils pleurent désormais. Ils chialent comme les gosses qu’ils étaient encore, ce 23 octobre 1983, à Beyrouth, quand l’immeuble Drakkar s’est effondré. Leurs copains sont morts. Eux s’en sont tirés, dans le sens où on les a sortis de là, blessés, miraculés, en tout cas vivants. Mais une partie d’eux-mêmes est restée là-bas, ensevelie sous les gravats, la plus belle peut-être : l’insouciance.

Ils venaient de milieux populaires, de petits patelins, de familles nombreuses souvent. Ils n’avaient pas poussé bien loin les études. Ils avaient pour horizon certain un travail à l’usine du coin et l’angoisse de la routine. Quand est venu le temps du service militaire, ils ont choisi les paras. Ils ont coiffé le béret rouge pour le voyage, pour l’aventure. Pour la solde, aussi, qui leur permettrait d’acheter une belle voiture et de payer une bouteille en boîte de nuit. Ils ont découvert l’amitié, une amitié qu’on aime bien moquer, de chambrée, de paquetage, de crapahutage, mais une vraie amitié, indissoluble, une amitié par-delà la mort, ils le savent bien aujourd’hui.

Ils appartenaient à la même compagnie, la troisième du 1er régiment de chasseurs parachutistes (RCP). Ils étaient basés à Pau, partageaient les mêmes piaules et les mêmes bordées. Quand la hiérarchie a demandé des volontaires pour aller au Liban, ces appelés ont dit oui ensemble, sans hésiter. Ils ne connaissaient rien de ce pays, sinon qu’il était en guerre.

« Assis le cul sur une bombe »

On les a installés dans un des quelque trente casernements qu’occupait le contingent français de la force multinationale à Beyrouth. Ils portaient tous des noms de bateau. Eux, ce fut Drakkar. Ils ne sortaient que pour les patrouilles, dans le secteur qui leur avait été attribué. Ils n’ont pas tardé à comprendre qu’on les avait « mis au milieu d’un merdier », « assis le cul sur une bombe ». D’une rue à l’autre, ils percevaient de la sympathie ou de l’hostilité. Dans les quartiers chiites où trônaient les portraits de Khomeiny flanqués de drapeaux noirs, ils ressentaient la haine.

Le dimanche 23 octobre, vers 6 h 30, alors qu’ils se préparaient, ils ont entendu une explosion du côté de l’aéroport, dans le secteur américain. Un champignon de fumée s’est élevé dans le ciel. Le siège des marines venait de sauter, faisant 241 morts. Une minute trente plus tard, les hommes ont entendu un énorme boum sous leurs pieds et vu sortir une boule de feu. Ils se sont sentis soulevés puis inexorablement tomber, tandis que les murs et les plafonds s’écroulaient sur eux. Cinquante-cinq paras du 1er RCP, trois du 9e RCP et, on les oublie souvent cruellement dans le bilan, la femme du gardien libanais et ses quatre enfants sont morts écrasés par l’effondrement de l’immeuble.

Le 28 octobre, vers 6 h 30, la déflagration détruit entièrement l'immeuble Drakkar. Trois jours après l'attentat, des soldats français continuent d'extraire des victimes des gravats, tout en cherchant des survivants.

Pendant un mois, l’opinion publique s’est émue du drame. Les chambres des quinze blessés, à l’hôpital du Val-de-Grâce, étaient gardées par des gendarmes pour empêcher les journalistes et les groupies d’entrer. Les morts ont été enterrés dignement, avec une belle cérémonie dans la cour des Invalides.

Et puis on a oublié.

Trente ans n’ont rien effacé, bien au contraire

Pour la quarantaine de survivants de la 3e compagnie, trente ans n’ont rien effacé, bien au contraire. Tous gardent des séquelles psychologiques graves. L’un, qui a passé quarante-huit heures dans les décombres, est devenu amnésique. Un autre s’est détruit les neurones par l’alcool et la drogue. Un autre est interné en psychiatrie. Un autre est mort dans un accident de voiture inexpliqué. Le 7 mars dernier, Christian Roulette, qui n’avait plus jamais donné de nouvelles, a été recontacté par un ancien copain. Ils sont restés quarante-huit minutes au téléphone. Deux jours après, Roulette avait disparu. La gendarmerie le recherche toujours.

Les survivants n’ont jamais eu le moindre suivi psychologique. Leur douleur et leur colère sont toujours là, prêtes à sortir en éruption. Aujourd’hui, ils pestent contre ceux qui lésinent sur des pensions d’invalidité de 100 ou 200 euros, comme une dernière forme de mépris. Ils se sentent abandonnés.

Ils sont amers, en veulent toujours à François Mitterrand de les avoir plongés dans ce piège. « C’est bien, vous êtes des guerriers », avait dit le président en passant les rescapés en revue, le soir même, à Beyrouth. On les avait désarmés avant.

Raison d’Etat

Ils ne croient pas à la théorie officielle du camion piégé. Ils assurent pour la plupart que l’immeuble, qui abritait auparavant les services syriens, a été miné. Qui l’a fait sauter ? Les Iraniens, les Syriens ? Pourquoi ? Ils ne le savent toujours pas comme ils ignorent pourquoi Nicolas Sarkozy a invité Bachar Al-Assad sur les Champs-Elysées, le 14 juillet 2008. Et pourquoi, aujourd’hui, le président syrien est redevenu infréquentable. « Raison d’Etat », disent-ils, faute de comprendre.

Le ministre de la défense rend hommage aux victimes

"Dans l'histoire récente de la France en opération extérieure, il est peu d'événements plus douloureux que celui qui nous rassemble aujourd'hui. Mais il en est peu aussi qui donneraient plus de sens au combat mené depuis par nos soldats", a déclaré le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, mercredi 23 octobre à Pamiers (Ariège), sur la base du 1er Régiment des chasseurs parachutistes. 

"Dans cet acte qui portait le visage ignoble du terrorisme, 58 chasseurs parachutistes allaient au bout de leur engagement, fidèles au symbole du béret rouge qu'ils avaient choisi. (...) A ceux qui ont donné leur vie en ce 23 octobre 1983, la Nation est à jamais reconnaissante."

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Il y a près de 70 ans, le général Leclerc (46 ans) périssait dans un accident d'avion au-dessus du Sahara. Il sera fait maréchal à titre posthume.

Du Tchad à Strasbourg en passant par Paris, il avait participé avec ses troupes à la libération de la France...

Dimanche 8 octobre 2017, le héros de la France libre sera célébré sur l'avenue qui porte son nom et sur la place Denfert-Rochereau (Paris, 14e) : véhicules militaires de la 2e DB, reconstituants en uniforme d'époque, bal etc...

Leclerc, un héros français (1902-1947)
Leclerc
 
   
 

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Rafle du Vél' d'Hiv : le déroulé des faits

Les 16 et 17 juillet 1942, plus de 13 000 Juifs vivant en région parisienne ont été arrêtés et déportés. Comment se sont passées ces journées fatales ?

C'est la seule image connue de la rafle du Vél' d'Hiv. Prise d'un immeuble surplombant l'édifice de la rue Nélaton, Paris 15e), on y voit quelques-uns des bus qui servirent à transporter les 13 152 personnes arrêtées entre le 16 et le 22 juillet 1942.
C'est la seule image connue de la rafle du Vél' d'Hiv. Prise d'un immeuble surplombant l'édifice de la rue Nélaton, Paris 15e), on y voit quelques-uns des bus qui servirent à transporter les 13 152 personnes arrêtées entre le 16 et le 22 juillet 1942. © DR

Cela fait trois semaines que les policiers sentaient que quelque chose se tramait dans les hautes sphères. Il planait une ambiance lourde dans les couloirs de la préfecture. Les réunions de cabinet auxquelles étaient conviés les directeurs d'administration centrale s'éternisaient. Les permissions avaient été annulées, les élèves de l'École de police convoqués. Chacun sait désormais de quoi il retourne. Une vague d'arrestations sans précédent se prépare.

Lire aussi Comment s'est préparée la rafle du Vél' d'Hiv ? 

Plus de 1 200 équipes d'arrestation ont été formées. Elles ont principalement été affectées aux arrondissements « à forte implantation juive ». À commencer par le Marais (le 3e arrondissement est doté de 156 équipes, le 4e de 139) et l'Est parisien (le 10e a 152 équipes, le 11e : 246, le 12e : 131), mais aussi les quartiers populaires du nord de la capitale (18e : 121 équipes, le 20e : 255).

L'objectif qui leur a été exposé est de « rafler » à Paris, mais aussi en Seine-et-Oise, près de 22 000 Juifs, de les amener au Vélodrome d'Hiver où ils seront « triés » puis déportés. Rien n'a été dit de la destination finale des populations arrêtées, mais des rumeurs circulent. On parle de « camps de travail », de « centres de rétention ». On évoque aussi, à demi-mot, que personne n'en reviendra.

Le chef SS Theodor Dannecker, qui représente Adolf Eichmann en France – haut fonctionnaire nazi en charge de la mise en oeuvre de la « Solution finale » –, a reçu un télégramme lui indiquant que l'opération sera dédiée à la mémoire du général Reinhard Heydrich, abattu le mois précédent à Prague. 

Rumeur...

En ce 15 juillet au soir, les policiers qui rentrent chez eux, par le métro, évitent le dernier wagon. Depuis quelques semaines, cette voiture est réservée aux Juifs. Depuis le 7 juin, le port de l'étoile jaune leur est imposé. Depuis deux ans, certaines professions et certains lieux leur étaient interdits. Ils doivent désormais arborer continuellement sur leurs vêtements ce signe distinctif. Les contrevenants à cette règle s'exposent à une dissuasive peine de prison.

Les fonctionnaires de police requis pour la rafle du lendemain se dépêchent de regagner leur domicile. Ils doivent rejoindre leur unité à 3 heures du matin le 16 juillet. Bien qu'on leur ait demandé la plus grande discrétion sur l'opération, certains ne peuvent garder ce lourd secret pour eux. Quelques-uns parlent, avertissent des amis, des voisins juifs ou encore des contacts dans la Résistance. Ils seront l'honneur de la police.

C'est ainsi que peu avant l'heure du dîner, le futur Prix Nobel de physique, Georges Charpak, lui même juif, fait le tour des amis de sa famille. Le fils d'un policier l'a informé qu'« un vaste coup de filet antijuif » se prépare. Georges, qui vient de fêter ses 18 ans, enjoint à ceux qui le peuvent de quitter leur domicile. Parmi les proches qu'il informe, Sender F., sa femme Gitla et leur petite fille, Béatrice (6 ans), habitent le passage d'Alexandrie (dans le 10e). Ils se tournent vers leur gardienne. Elle leur conseille de se réfugier dans le studio de sa fille.

Des Parisiens fichés par milliers

Dans les commissariats de l'Est parisien, on classe une dernière fois les notices tirées du fichier juif réalisé, avec une rigueur toute scientifique, par André Tulard. Ce fichier a été préparé à partir du recensement effectué par les fonctionnaires de l'administration française (et non par l'occupant allemand) entre le 3 et le 20 octobre 1940. Il compte plus de 149 734 noms : ceux de 85 664 Juifs français et 64 070 Juifs étrangers ou apatrides.

Chaque individu est affublé d'un numéro. La Sécurité sociale s'en inspirera après la Libération ! Le premier chiffre de l'identification n'est pas 1 pour les garçons et 2 pour les filles. Mais 5 et 6 (« sujets français indigènes juifs »), 7 et 8 (« juifs étranger(e)s ») et 9 et 0 (« statut mal défini » ou « apatrides »).

On a tiré de ce fichier 25 334 noms et adresses pour Paris ; auxquels s'ajoutent 2 054 notices supplémentaires pour la banlieue. « Chacune de ces petites fiches est la trace parfois unique d'un destin : un nom, une adresse, une profession, souvent dactylographiés », écrivent Blanche Finger et William Karel qui ont consacré un ouvrage à l'opération « Vent printanier » (éditions La Découverte).

Pour l'heure, de petites mains du ministère les trient par quartier pour faciliter le travail des policiers. Au 31 bis, avenue Foch, le Hauptsturmführer Dannecker et son adjoint Röthke, les deux officiers allemands qui dirigent à la Gestapo parisienne la section IV B4, dite de la répression antijuive, boivent café sur café dans la perspective d'une courte nuit.

Une campagne de propagande pour préparer l'opinion

Au Commissariat aux questions juives (dans le quartier de la Bourse, à Paris), Louis Darquier de Pellepoix est, lui aussi, sur le pont. À son initiative, une campagne de presse a été lancée quelques jours plus tôt pour « préparer l'opinion ». On a ressorti sur les écrans parisiens un film de propagande nazi, Le Péril juif, et les journaux antisémites Le Cri du peuple et Au Pilori ont haussé le ton. Dans son édition du 3 juillet, Le Cri du peuple publie notamment : « Pour se convaincre du péril juif, il suffit de se promener un quart d'heure le dimanche entre la Madeleine et la place de feu la République. La proportion des décorés de l'étoile jaune y dépasse tout ce que l'on pouvait imaginer et le plus cornichon des gaullistes finit par se dire : Décidément, ils sont trop ! »

Le 13 juillet, des affiches ont été placardées sur les colonnes Morris : il s'agit d'une ordonnance du général Carl Oberg qui précise quelles seront les représailles dont useront les autorités allemandes envers les familles de ceux qui s'aviseraient de protester face aux mesures prises par le gouvernement de Vichy ou par l'occupant :

1. Tous les proches parents masculins en ligne ascendante ainsi que les beaux-frères et les cousins à partir de dix-huit ans seront fusillés.

2. Toutes les femmes au même degré de parenté seront condamnées aux travaux forcés.

3. Tous les enfants, jusqu'à dix-sept ans révolus, des hommes et des femmes frappés par ces mesures, seront remis à une maison d'éducation surveillée.

Dans ces conditions, espèrent les autorités, toute velléité de résistance devrait être étouffée dans l'œuf. De fait, il n'y aura aucune manifestation populaire pour s'opposer aux arrestations des Juifs.

Les camps

Au camp de Drancy, le 14 juillet, le capitaine Vieux, officier de gendarmerie, sous l'autorité duquel est placé ce « pénitencier militaire », a convoqué les responsables des 22 unités (correspondant aux escaliers de cette barre d'immeuble pas encore achevée où sont détenus celles et ceux qui s'apprêtent à partir pour Auschwitz). Il leur a annoncé l'arrivée prochaine de nombreux prisonniers.

La cité de la Muette, transformée en « camp de transit » en août 1941, va voir affluer les couples sans enfants et les célibataires. Les mineurs seront envoyés à Pithiviers et Beaune-la-Rolande (Loiret). De la place a été faite dans ces « camps français » dans la perspective d'un afflux de nouveaux détenus. Un convoi a quitté Pithiviers pour Auschwitz le 22 juin ; un autre est parti Beaune-la-Rolande le 25. Un troisième train emporte ses passagers vers la mort le 28 juin. Chaque convoi compte aux alentours de mille déportés. Et pas question de faire partir un train avec moins de « passagers ». On a organisé, les jours précédents, des rafles à Orléans pour « arrondir » les effectifs.

Derniers préparatifs

Le couvre-feu est entré en vigueur à 23 heures, mais à minuit, dans les entrepôts de la Compagnie des transports en commun de la région parisienne (CTCRP, ancêtre de la RATP), on vérifie encore que la cinquantaine de bus réquisitionnés pour transporter les « suspects » sont en bon état de marche. Six cars viennent se ranger en réserve dans la cour de la préfecture de police.

Dans le nord de Paris, Mme Rimmler, informée qu'une rafle se prépare (par une feuille d'information ronéotypée en yiddish qui a circulé dans l'après-midi au sein de la communauté), quitte son domicile du 51, rue Piat (20e) pour trouver refuge dans un garage voisin. Dix personnes s'entassent avec elle dans un petit réduit de 3 mètres sur 2, au milieu de pièces métalliques et de pneus. Impossible de s'allonger. C'est assis que les adultes vont passer la nuit. Non loin de là, M. Pitkowicz, dont l'oncle Charles a été déporté, passe la nuit dans sa cave. Comme la rumeur prétend que seuls les hommes adultes seront arrêtés, sa femme reste dans l'appartement avec son fils et sa fille.

Au Vél' d'Hiv

 

Les tribunes du Vélodrome d'Hiver peuvent accueillir 15 000 spectateurs. Une grande partie des personnes arrêtées les 16 et 17 juillet 1942 va y passer quatre journées d'attente avant qu'elles ne soient déportées. © DR

À 3 heures du matin, le Vélodrome d'Hiver, rue Nélaton, ouvre ses portes. Quatre camions bâchés approchent. Dans chacun d'eux, une vingtaine de gendarmes. Une quarantaine d'agents du commissariat du 15e arrondissement les rejoignent une heure plus tard.

Cinq heures sonnent. L'opération commence. Dans le 11e arrondissement, des coups retentissent. Les Spienak, les Nussbaum, les Goldberg et les Dorag sont tirés de leur sommeil. « Ouvrez, c'est la police ! » Les portes qui ne s'ouvrent pas assez vite sont défoncées. Pleurs, cavalcades, coups de sifflet, cris. Cette rafle ne passe pas inaperçue. D'autant que certaines personnes se jettent par la fenêtre, rue de Belleville, rue de Poitou.

Témoins

Ce qui frappe les témoins de ces scènes, c'est qu'à côté des policiers en tenue, commandés par des inspecteurs en civil, se tiennent de jeunes hommes en chemise bleue, portant baudriers et brassards au signe P. P. F. (Parti populaire français), venus donner un coup de main aux forces de l'ordre.

Désireux de rassurer leurs interlocuteurs, certains policiers livrent une fable. Chez les Goldenzwag, dans le Marais, un gradé explique qu'on va juste envoyer les familles dans un ghetto près de Lublin. « Après la guerre, vous pourrez revenir dans votre domicile parisien », glisse l'inspecteur. Rassérénée, Mme Goldenzwag lui offre du café. Tout ne se passe pas de manière aussi douce. Au 18, cité Dupont, dans le 11e, M. Jablonka fait un malaise en passant le seuil de son immeuble. Il s'écroule sur le trottoir en se tenant la poitrine. C'est une crise cardiaque. Les plantons ne savent pas quoi faire. On le remonte chez lui. On l'étend sur son lit et on file. Il va agoniser, seul, pendant deux jours. Jeanne Pakin descend l'escalier du 18 de la rue de Chabrol (dans le 10e) avec prudence. Elle est enceinte. Les policiers lui demandent de se presser.

Les Parisiens qui quittent leur domicile pour rejoindre leur travail découvrent avec surprise des files de bus remplis de familles hagardes, tenant sur leurs genoux des paquetages mal ficelés, faits à la va-vite.

Bilan

Si l'essentiel des arrestations a eu lieu le premier jour (plus de 9 000 interpellations se déroulent le 16 juillet), la rafle va se poursuivre le 17 juillet (avec 3 000 autres arrestations). Des opérations de police ponctuelles effectuées jusqu'au 22 juillet contribueront à faire déporter 13 152 personnes dans ce qu'il est convenu d'appeler désormais la rafle du Vél' d'Hiv. Seule une centaine d'entre elles reviendront à la libération des camps. Parmi eux: 4 051 enfants dont 800 ont moins de six ans. Aucun de ces bambins, arrêtés ces jours-là, ne survivra.

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1830 à 1962

La France et ses soldats des colonies

Le recrutement de soldats étrangers ou mercenaires est une pratique universelle, commune à tous les grands États, de Rome et la Chine à la Grande-Bretagne en passant par l'empire ottoman et l'Espagne.

Pendant plus d'un demi-millénaire, la France a ainsi abondamment recouru à des volontaires étrangers : Écossais, Irlandais (les « oies sauvages »), Suisses, Allemands, Polonais... Tous ont servi avec dévouement le souverain ou la République.

La Légion étrangère a prolongé cette pratique jusqu'à nos jours. Elle a été fondée par un décret du roi Louis-Philippe 1er, le 9 mars 1931, pour encadrer les recrues étrangères, à commencer par les mercenaires suisses.

Les colonies en armes

Dès 1830, la France a aussi commencé à recruter des soldats dans ses colonies, en l'occurence des Algériens de la tribu kabyle des Zwava, dont nous avons fait les zouaves. Ces troupes ont participé aux guerres du Second Empire et se sont illustrées à Bazeilles, pendant la guerre franco-prussienne de 1870.

Le recrutement de troupes coloniales s'est étendu plus tard aux Africains du golfe de Guinée, sur une suggestion du général Louis Faidherbe. Ces premiers tirailleurs dits « sénégalais » sont d'anciens piroguiers du Sénégal ou des esclaves affranchis motivés par le désir de prendre leur revanche sur les Bédouins et les Touaregs musulmans du désert qui les ont opprimés pendant plusieurs siècles et réduits en esclavage. Les suivants sont recrutés dans toutes les colonies d'Afrique noire, sur la base du volontariat ou de force (le recrutement de force était pratiqué aussi en Europe, notamment dans les ports de Grande-Bretagne pour le recrutement des marins).

La IIIe République a poursuivi ces recrutements avec la création de bataillons de tirailleurs annamites, tonkinois et malgaches ainsi que de chasseurs algériens, de spahis marocains, de goumiers et de méharistes sahariens.

Tirailleurs tonkinois en Indochine, sous la IIIe République

La Grande Guerre (1914-1918)

Le général Charles Mangin, qui a participé à l'expédition de Fachoda, publie en 1910 La Force noire. Dans ce livre à succès, il présente l'Empire comme une réserve inépuisable de chair à canon susceptible de compenser la faiblesse de la population métropolitaine en cas de conflit avec l'Allemagne.

Sur ses recommandations, les troupes coloniales sont engagées dans la Grande Guerre, mais avec parcimonie car l'état-major n'est pas aussi convaincu que Mangin de leur utilité.

Les troupes coloniales, notamment nord-africaines, sont présentes à Verdun mais c'est surtout en 1917, pendant l'offensive du Chemin des Dames, qu'elles seront engagées en masse. Des bataillons de tirailleurs sénégalais sous les ordres du général Mangin sont lancés à l'assaut d'un plateau escarpé. Les mitrailleuses allemandes font des ravages. C'est un désastre. Près de la moitié des 16 000 hommes engagés sont mis hors de combat.

Popularité

Dans les années 1920, en hommage au sacrifice des troupes coloniales, notamment d'Afrique du Nord, le gouvernement décide d'ériger une grande mosquée au coeur de Paris, dans le Quartier latin. Celle-ci est inaugurée en grande pompe par le maréchal Hubert Lyautey.

D'une manière générale, la population française ne ménage pas sa sympathie pour les troupes coloniales. Celles-ci sont applaudies à plusieurs reprises lors des défilés de la victoire.

Sensible à l'air du temps et désireuse de les honorer à sa manière, une marque de petits-déjeuners chocolatés remplace dès 1915 l'Antillaise représentée sur ses paquets par un jovial tirailleur. C'est le célèbre Y'a bon Banania, une forme d'hommage aux troupes coloniales.

Les décennies passant, le tirailleur aux traits réalistes laissera la place à un stéréotype niais et quelque peu paternaliste.

La Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

Les troupes coloniales tiennent normalement leur place dans les combats de 1940 qui voient l'invasion de la France par les Allemands. Plus nombreuses que lors de la précédente guerre, elles comptent près de 500 000 hommes, Européens compris.

Sur un total de 60 000 militaires français tués pendant l'invasion, un tiers appartiennent à ces troupes coloniales ! Les tirailleurs sénégalais couvrent la retraite. Non seulement ils endurent de lourdes pertes mais ils doivent s'attendre à être fusillés en cas de capture par les Allemands, ces derniers les considérant comme des « sous-hommes ».

Après la Libération, les soldats des colonies sont chaleureusement fêtés, comme les autres, lors des défilés de la Victoire sur les Champs Élysées, le 11 novembre 1944 ou encore les 8 mai et 14 juillet 1945.

Mais leur amertume est grande quand ils découvrent après la démobilisation qu'ils devront se satisfaire de pensions inférieures du tiers ou de moitié à celles de leurs compagnons d'armes européens, malgré les demandes expresses de leurs officiers. (...)

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DROITE FRANCAISE: Famille recomposée

Pour la première fois sous la Vème République, la droite est absente du second tour de l’élection présidentielle, qui s’est tenue le 7 mai 2017. Elle va s’efforcer de prendre sa revanche lors du scrutin législatif des 11 et 18 juin. Après la victoire d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême, la montée relative du Front national et l’effondrement du Parti socialiste, une recomposition du paysage politique devrait intervenir.

Quelle place la droite va-t-elle occuper dans cette nouvelle configuration ? Ne risque-t-elle pas d’éclater ou de faire émerger de nouveaux clivages en son sein ? Ces questions renvoient à une histoire des droites car, comme la gauche, la droite est plurielle et ses frontières internes sujettes à des altérations.

Depuis deux siècles et demi, l’Histoire l’a modelée et remodelée dans des courants qui se sont enchevêtrés lors de glissements de terrains politiques qui ont souvent brouillé les cartes. Plus que la gauche, elle a su renouveler ses structures.

 

« Le sacre de Charles X », François Gérard, 1827, musée des beaux-arts de Chartres.

Des monarchistes aux républicains modérés

Lors de sa naissance en 1789, la droite se situe surtout par rapport à la gauche. Et vice versa, pourrait-on dire, à une époque où il n’existe pas de partis organisés. Ce couple turbulent se forme lorsque l’Assemblée nationale constituante débat de la question du veto royal. Les partisans d’une telle prérogative se placent à la droite du bureau du président, les opposants à gauche. Une forme de bipolarité de la vie politique est née qui sera renforcée durablement par les institutions de la Vème République.

Joseph de Maistre, Peinture de Karl Vogel von Vogelstein, vers 1810, Musée d'Art et d'Histoire de Chambéry.Jusqu’à la fin de la Restauration, le débat se cristallise autour de l’alternative entre monarchie absolue et monarchie constitutionnelle. Ceux que l’on appellera les « légitimistes » sont favorables à la première ; ils constituent la    droite des « ultras » qu’incarnent Charles X, une noblesse de province et une partie des émigrés. À des degrés divers en fonction des époques, elle continuera à irriguer le courant le plus réactionnaire de la droite, notamment à travers un certain nombre de ses valeurs.

Symbole du trône et de l’autel, elle est animée par une haine de la révolution et inspirée par les œuvres de Joseph de Maistre, chantre d’un « ordre naturel » emporté par la vague révolutionnaire et qui repose sur le catholicisme, la tradition, enfin un ordre social immuable, celui de l’Ancien Régime.

Cette droite légitimiste traversera la Monarchie de Juillet, la Deuxième République et le Second Empire sans exercer le pouvoir, mais ses représentants restent accrochés à leurs vieilles convictions. « Depuis 1815, le vocable a changé ; le programme point. Trois révolutions et quarante années n’ont pu que renforcer leur certitude : elles les ont confirmées dans leur conviction de la fragilité de tout autre régime que monarchique et de l’impossibilité de fonder une société sur les principes de 1789 que l’expérience leur semble avoir définitivement condamnés », écrit René Rémond.

Louis-Philippe, duc d’Orléans, François-Xavier Dupré, musée d’Art et d’Histoire Marcel Dessal, Dreux.Face aux légitimistes, « l’orléanisme, attaché à la monarchie constitutionnelle constitue donc une gauche jusqu’à la révolution de Juillet. Gauche qui passe après 1830 à droite car, dès lors, le débat sur la nature du régime se fera entre monarchie constitutionnelle et République », écrit Jean-François Sirinelli.

Ce courant se caractérisera par une trajectoire plus diluée au sein de l’histoire de la droite. La révolution de Juillet amène au pouvoir Louis-Philippe d’Orléans qui libéralise le régime et s’affiche en « roi des Français ». 

Cette droite « orléaniste » assure la domination de la haute bourgeoisie, des élites et défend une monarchie constitutionnelle assumée. Il s’agit d’une droite libérale qu’illustre François Guizot, principal ministre de 1840 à 1848 et qui avait été sous la Restauration, la figure de proue des « doctrinaires ». Guizot ne rejette pas les apports de la Révolution mais veut un régime politique stable.

Les libéraux sont des adeptes du « juste milieu ». Selon eux, la classe moyenne est la clef de voûte de la société, de ses avancées et de sa prospérité. C’est sur ce levier qu’une monarchie constitutionnelle doit s’appuyer. Celle-ci doit être censitaire car les libéraux se méfient du peuple. Selon eux, c’est la raison qui doit gouverner et non une populace inculte et sujette aux émotions ou aux passions. Et ceux qui détiennent cette raison sont les « propriétaires », les possédants. Leur statut social détermine leur influence et leur pouvoir politique… plus que leur niveau intellectuel. Telle est la logique des orléanistes.

Cette droite libérale se montre plus souple, plus ouverte que la droite légitimiste et moins attachée aux rites monarchiques. Progressivement, elle se détachera de la maison d’Orléans et acceptera la République lorsque toute tentative de Restauration sera considérée comme vaine. Au début du XXème siècle, elle composera alors une partie de cette « république des notables », modérée, opportuniste, sous l’étiquette de républicains conservateurs.

 

« Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799 », François Bouchot, 1840, château de Versailles.

Le bonapartisme et ses ambiguïtés

Le début du XIXème siècle voit émerger une troisième droite qui naît avec l’épisode napoléonien. Bonaparte prend le pouvoir pour clore la Révolution, en garder l’héritage tout en restaurant l’autorité.

« Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents, à Saint Cloud. 10 novembre 1799 », François Bouchot, 1840, château de Versailles.Cette droite se caractérise par un pouvoir exécutif fort (un Premier Consul puis un Empereur), qui abaisse les corps intermédiaires et réduit les libertés. C’est bien une forme de monarchie qu’instaure Bonaparte, consul à vie puis empereur dont le titre héréditaire crée une dynastie.

Il a cependant l’habileté de faire valider ces deux régimes par des plébiscites relatifs (compte tenu du nombre de votants). Une manière de conserver une fidélité aux valeurs démocratiques de la Révolution. Mais c’est bien la culture du chef que réintroduit Napoléon dans la gouvernance du pays.

« Au-dessus des partis » (Acte I) : Bonaparte

Après la Restauration et la Deuxième République, ce courant autoritaire ressuscitera sous les traits de Napoléon III qui fondera le Second Empire sur la crainte des « Rouges » en s’appuyant lui aussi sur les plébiscites. C’est ce lien direct entre le chef de l’État et le peuple qui caractérise le bonapartisme, régime ambigu qui ne se veut ni de droite ni de gauche afin de forger l’unité du pays, mais qui, dans les faits, est les deux à la fois. « Le bonapartisme est une force politique à deux têtes. Il a une dimension de gauche, populaire, distant vis-à-vis de l’Église, soucieux de la question sociale. Il a une dimension de droite, régime d’ordre, favorable aux notables, conservateur », écrit Michel Winock. Ces deux composantes seront à l’œuvre tout au long du Second Empire, mais le bonapartisme reste principalement une force de droite car il s’est construit contre la République et a restreint le pluralisme politique et la liberté d’expression.

Après la mort de Napoléon III, le bonapartisme survivra lors d’élections partielles à travers quelques fiefs (Corse, Sud-Ouest, Centre) et lors des élections de 1876. La légende de Napoléon Ier et la figure de Napoléon III restent encore vivaces dans une certaine France populaire et rurale. Car le bonapartisme, qui se veut au-dessus des partis, constitue une droite moins réactionnaire que les légitimistes et moins élitiste que les orléanistes.

Le creuset de la République

Par un paradoxe dont l’Histoire a le secret, quelques mois après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, les élections de février 1871 envoient une majorité écrasante de députés monarchistes à l’Assemblée. Les trois droites, légitimiste, orléaniste, bonapartiste sont au nombre de 400 sur 650 élus. Elles peuvent entrevoir une restauration royaliste.(...)

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GAUCHE FRANCAISE: une unité introuvable

Tout comme la droite, la gauche est née en 1789, et tout comme son adversaire historique, elle est plurielle. Elle a toujours été composée de nombreux courants, socialiste, communiste, autogestionnaire, gauchiste, anarchiste, aux stratégies divergentes, voire opposées, entre réformistes et révolutionnaires.

Au fil de l’Histoire, certaines de ces familles ont su parfois s’unir pour conquérir le pouvoir, mais l’exercice des reponsabilités a aussi creusé les antagonismes, au point qu’aujourd’hui certains évoquent des « gauches irréconciliables ».

 

Assemblée nationale, 4 février 1790, gravure, Archives nationales, Paris.

L’acte fondateur

L’acte fondateur intervient au début de la Révolution, lors de la séance de l’Assemblée constituante qui débat du droit de veto du Roi. « Ce fut à la suite de cette séance que l’Assemblée se sépara définitivement en côté gauche et côté droit. Tous les partisans du veto allèrent s’asseoir à droite du président ; tous les antagonistes se groupèrent dans la partie opposée », écrivent Buchez et Roux dans leur Histoire parlementaire de la Révolution française en 1833.

Jaques René Hébert, fondateur des « Hébertistes », portrait pris sur le vif par Vivant Denon, lorsque la charrette conduit Héebert à l'échafaud, collection particulière.Ainsi sont nées simultanément les deux forces qui allaient structurer pendant plus de deux siècles le paysage politique moderne, l’une se définissant par rapport à l’autre et inversement. Mais durant la Révolution, des reclassements liés à la dynamique de cette période troublée brouillent quelque peu les identifications.

Sous la Convention, les députés aux idées les plus radicales siègent dans les travées à gauche de la salle des séances mais aussi dans les plus élevées de la « Montagne », alors que les « Girondins » se retrouvent à droite et les représentants du Marais ou de la Plaine, ces modérés qui font office de centristes avant la lettre, prennent place sur les bancs inférieurs. La topographie parlementaire comme traduction des identifications et des évolutions politiques !

Quand le fossé se creuse au cours de l’année 1793 entre Girondins et Montagnards au sujet de l’alliance avec les sans-culottes que rejettent les premiers alors que les seconds y sont sensibles, la gauche révolutionnaire se divise : les Girondins sont catalogués à droite et les Montagnards à gauche, sous l’influence des Jacobins et du Club des Cordeliers, car ils s’affichent comme plus « révolutionnaires ».

Gracchus Babeuf, portrait paru dans « Histoire des journaux et des journalistes de la révolution française », Léonard Gallois, Bureau de la Société de l'industrie fraternelle, Paris, 1846.Déjà émerge le clivage entre une gauche modérée et une gauche radicalisée. Sur l’échiquier politique, plus à gauche que la Montagne éructent les Enragés, emmenés par Jacques Roux, et les Hébertistes.

Au terme de la Révolution, Gracchus Babeuf prône un système visant à la suppression des classes sociales et de la propriété privée, ainsi que l’administration des terres en commun. En 1796, il fomente la conspiration des Égaux qui entend renverser le Directoire. Arrêté, il est guillotiné mais reste dans l’histoire comme le premier concepteur d’un système relevant du communisme.

La Révolution a ainsi produit toute une gamme de sensibilités de gauche, ferment de celles qui s’entrechoqueront aux XIXème et XXème siècles.

Les libéraux et les socialistes utopiques

Sous le régime autoritaire de Napoléon, toute opposition est muselée, et la gauche n’a guère la possibilité d’exister.

Benjamin Constant, Hercule de Roches, vers 1830, musée Carnavalet, Paris, DRElle refait surface durant la Restauration puis la monarchie de Juillet sous la forme du libéralisme politique, dont Benjamin Constant constitue la personnalité la plus marquante. 

Ces libéraux ne veulent plus revenir à l’Ancien Régime, reconnaissent la « souveraineté du peuple » ainsi que le régime représentatif même s’ils sont partisans d’un système électoral censitaire et restent attachés à l’institution monarchique. Ils sont de peu de poids sur le plan parlementaire.

Pas question d’un retour en arrière non plus pour les « doctrinaires » autour de Royer Collard, de Broglie et d’une étoile montante, Guizot.

Mais ils organisent eux-aussi le système politique autour de la Charte. Ils sont plus hostiles à la « souveraineté du peuple », préférant se fier à la raison. Leur magistère s’exerce surtout dans le domaine intellectuel. Guizot, adepte du « juste milieu », finira par être paré d’une image de droite de 1840 à 1848 lorsqu’il dirigera le gouvernement de la monarchie de Juillet, en raison du conservatisme de sa politique centrée sur les classes moyennes.

L’héritage de la Révolution se retrouve aussi dans une nébuleuse républicaine proche des sociétés secrètes sous la Restauration et qui fomentent des complots contre la monarchie. Dans les années 1820 émerge ce qui pourra être qualifié de « socialismes originels ou utopiques ». Plus que le renouveau institutionnel qui domine chez les libéraux, il s’agit de créer une nouvelle organisation de la société.

L’établissement provisoire des Icariens à Nauvoo, dans l’Illinois, projet de Étienne Cabet, 1849.

- Le comte de Saint-Simon conçoit un système qui oppose les « producteurs » (banquiers, commerçants, agriculteurs, industriels) aux « oisifs » (noblesse, clergé, grands propriétaires) car « c’est dans l’industrie que résident toutes les forces réelles de la société ». Selon lui, seuls les premiers sont habilités à diriger le pays.

Bien qu’il n’ait pas l’égalité comme objectif, ce bouleversement de l’ordre social qui se base également sur la fraternité, avec pour but « l’amélioration la plus rapide possible de la classe la plus pauvre », fait du saint-simonisme l’un des précurseurs du socialisme.

Charles Fourier, personnage quelque peu fantasque, prône une vie en commun dans le Phalanstère, sorte de cité utopique fondée sur la coopération et la libre association des individus et les passions humaines plutôt que sur le capitalisme marchand ; il invente ainsi une doctrine et un mode de vie s’inscrivant dans des valeurs que pourra revendiquer la gauche. Mais leurs applications trop encadrées ou loufoques aussi bien en France qu’aux États-Unis se soldent par des échecs.

Proudhon détruisant la propriété, gravure, Gallica, BnF Paris.- Étienne Cabet, dans son Voyage en Icarie, propose une utopie égalitaire qui relève du totalitarisme, régissant les membres de la communauté jusque dans leur vie privée dans une uniformité sinistre.

À la fin des années 1830, ces théories connaissent un grand succès parmi les catégories populaires qui voient dans ce communisme un idéal social et démocratique. Mais les expériences concrètes de la doctrine de Cabet tournent à l’échec.

Saint-Simon, Fourier, Cabet, trois formes de socialisme utopiques qui font figure d’ancêtres de la gauche. On peut également y ajouter Pierre-Joseph Proudhon qui, avant d’incarner le courant anarchiste ou socialisme libertaire, se fait le critique virulent de la propriété avec sa formule « La propriété, c’est le vol », empruntée à Brissot. Rien, selon lui, ne peut la justifier. Mais par la suite, il se montre des plus sévères envers les socialistes de son époque.

Barricades rue Soufflot à Paris, juin 1848, Horace Vernet, musée historique allemand, Berlin.

1848 et l’irruption de la question sociale

C’est dans la deuxième partie du XIXème siècle que la gauche commence vraiment à prendre de la consistance dans le cadre de la double émergence de la société industrielle et du prolétariat.(...)

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© Jean Marie Petyt