MÉMOIRE-HISTOIRE

Mise à jour le 21 Août 2019

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A la Libération de Paris, la revanche personnelle d'un pompier au sommet de la Tour Eiffel

25 août 1944. Dans la bataille qui se joue pour libérer Paris, le capitaine Lucien Sarniguet tient sa revanche: voilà quatre ans que ce pompier rêve de remettre le drapeau tricolore sur la Tour Eiffel, pour laver l'affront que lui ont fait subir les Allemands.

"Pendant toute l'occupation, c'est resté dans sa tête", témoigne encore 75 ans plus tard sa fille, Jeanne-Marie Badoche. A 92 ans, elle entretient le souvenir vivace de "l'humiliation, jamais digérée" par son père.

En juin 1940, lorsque les troupes allemandes entrent dans un Paris déserté par le gouvernement, il est chargé de décrocher l'étendard au sommet du monument.

Une capitulation "insupportable" pour ce résistant de la première heure, membre d'un réseau baptisé "Armée volontaire", arrêté en août 1940 et emprisonné pendant 18 mois pour avoir fait passer des prisonniers en zone libre.

Alors, lorsque le général Leclerc dirige les chars de sa 2e division blindée sur la capitale, le capitaine Sarniguet est sur le qui-vive. Il ordonne des "reconnaissances" autour de la Dame de fer, "de jour et de nuit", selon ses notes sur les jours de la Libération.

Le 25, le moment est enfin propice. Dans sa caserne du 15e arrondissement, l'officier réunit quelques hommes de confiance: les sergents Henri Duriaux et Pierre Noël, le caporal chef Charles Rouard et les sapeurs Marcel Conversy et André Taillefer.

Dans leur fourgon, un drapeau tricolore de fortune. Six draps cousus entre eux en secret par des femmes de sous-officiers, raconte Jeanne-Marie Badoche.

Teint avec les moyens du bord, "le bleu était violacé, le rouge délavé, un peu rose", rit-elle. Exfiltré plusieurs semaines en zone libre, l'emblème est revenu à Paris depuis quelques jours, "caché dans le tube gazogène" d'une voiture.

Arrivée au pied de la Tour Eiffel, l'équipe s'assure que les pieds ne sont pas minés - Hitler ordonne vainement depuis des jours la destruction de Paris à son général sur place, Dietrich von Choltitz. La Wehrmacht contrôle encore les ascenseurs, reste les escaliers.

Discrétion

L'ascension des 1.700 marches du monument se fait au son des combats qui font rage à quelques centaines de mètres de là, entre la 2e DB de Leclerc - dont un brigadier est tué le jour de ses 20 ans - et les Allemands, retranchés à l'École Militaire de l'autre côté du Champ de Mars.

Vers midi, le capitaine Sarniguet et ses hommes touchent au sommet. Le drapeau français, même blafard, remplace la croix gammée qui flottait depuis plus de 1.500 jours sur Paris. "Je ne rencontrai pas d'autre obstacle que le vent", note le pompier dans ses écrits.

Aujourd'hui encore, une plaque au dernier étage de la Tour Eiffel commémore cet épisode. L'histoire a pourtant failli se perdre à cause de la discrétion des protagonistes. "Papa ne s'en est pas du tout vanté sur le moment", explique Jeanne-Marie Badoche.

C'est seulement dans les années 80, lorsque le sergent Duriaux fait "un peu de tri dans son portefeuille", que son fils Robert, devenu sapeur-pompier lui aussi, tombe sur "une toute petite photo en noir et blanc" de l'équipe d'alors, prise dans la Tour.

"On a failli passer à côté d'un fait relativement historique et mémorable", souffle Robert Duriaux, aujourd'hui retraité de 68 ans.

Après cette découverte, le fils écrit un article dans le magazine de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris et s'attache à réunir les membres du "commando", à l'aide du désormais "colonel Sarniguet", décédé en 1993, un an avant les commémorations en grande pompe du cinquantenaire de la Libération.

"C'est un acte de courage si on peut dire, mais c'est surtout une belle histoire", sourit Robert Duriaux. L'ancien pompier conserve le casque d'époque de son père et ne manque jamais l'occasion de participer aux reconstitutions de l'événement.

Pour les 75 ans fin août, une cérémonie aura lieu au pied de la Tour Eiffel.

Une occasion symbolique de rappeler "l'ensemble des actions qu'ont menées les pompiers de Paris" à la Libération, rappelle le capitaine Emmanuel Ranvoisy, conservateur de la Brigade. Le régiment de l'époque avait son propre groupe de résistance, baptisé "Sécurité Parisienne", et de nombreux pompiers ont par exemple "transporté des armes" pour les fournir aux insurgés parisiens.

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Débarquement de Provence : un tirailleur se souvient

À Toulon, Issa Cissé tenait un canon antichar dans ce débarquement qui a hâté la victoire des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale.

Baptisé dans le plan initial "Anvil" (enclume, en anglais), en référence à "Hammer" (marteau) pour le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 dont il devait constituer le pendant, le débarquement de Provence (août 1944) a abouti à la libération d'une grande partie du sud de la France.

De Dakar à Toulon en passant par le Maroc et l'Algérie

"J'ai été engagé volontaire le 4 novembre 1942", peu avant d'avoir 21 ans", se rappelle Issa Cissé. "Je travaillais comme chaudronnier à la marine à Dakar". Avant d'aller en Provence, il dit être passé par bateau au Maroc et en Algérie. "Au Maroc, nous avons été formés, avec d'autres soldats africains, à faire la guerre, au maniement des armes. On nous apprenait à tuer sans être tués." "Ça a commencé le 15 août. J'ai débarqué le 17 août. Je tenais un canon antichar", raconte Issa Cissé, 92 ans, ancien tirailleur sénégalais. "J'appartenais à la 9e division d'infanterie coloniale. Nous avons débarqué le 17 août et le 25 août, nous sommes entrés dans Toulon, que nous avons libérée", précise à l'AFP le frêle vieillard à l'ouïe déficiente. 

"Il y avait beaucoup de morts et de blessés chez les tirailleurs sénégalais", poursuit le vétéran à l'humeur joviale, entouré de sa famille, dont ses deux épouses, ses enfants et petits-enfants. "Deux jours après le début du débarquement, nous avons manqué d'eau.
Avec un autre soldat, nous nous sommes portés volontaires pour aller en chercher", se souvient ce natif de Bakel, dans l'est du Sénégal, à l'époque soldat de première classe.
Après quelques kilomètres de marche, ils tombent "sur un puits, dans un village déserté".
Le soldat Cissé dit avoir "goûté à l'eau", pour s'assurer de sa qualité, "malgré les risques d'empoisonnement". "Nous sommes retournés chacun avec un jerricane de 20 litres sur la tête", raconte-t-il.

Le retour au pays, la déception de la non-reconnaissance

À la fin de la guerre, "nous avons attendu un an pour rentrer au Sénégal, le 25 avril 1946, faute de bateau". Libéré de l'armée la même année, il retrouve son travail de chaudronnier dans la marine. "J'ai perdu beaucoup d'amis pendant ce débarquement.

Ils ont été tués par des bombes, des mines, des mitrailleuses ou des canons. D'autres sont devenus fous ou estropiés et n'ont jamais pu revenir" en Afrique, indique M. Cissé.

"Nous n'avons pas la reconnaissance de la France. Elle ne peut même pas nous payer", dit-il, déplorant le faible montant de sa pension. "Je perçois 219 614 FCFA [334 euros] tous les six mois. Avant son augmentation [dans les années 2000, NDLR], c'était 25 000 FCFA [38 euros] par semestre", soupire le nonagénaire, livret militaire à la main.

Et de rappeler l'épisode Thiaroye, près de Dakar en décembre 1944. Des tirailleurs démobilisés, de retour de la guerre, qui manifestaient pour réclamer le paiement de leurs primes et soldes, avaient été fusillés par l'armée coloniale française.

Malgré cela, la fierté du devoir accompli demeure. Chéchia rouge et médailles épinglées à un impeccable boubou brodé jaune, Issa Cissé a le visage qui s'illumine encore au souvenir de ses faits d'armes.

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Débarquement de Provence : que s’est-il passé le 15 août 1944 ?

Moins connu que le D-Day en Normandie, le Débarquement en Provence revêt pourtant une importance stratégique, et aussi symbolique pour la France.

C'est « l'autre débarquement » de la Seconde Guerre mondiale. Moins connu que celui du 6 juin, élevé au rang de mythe et maintes fois célébré par le septième art, mais au final pas moins important. Le 15 août 1944 – il y a 75 ans ce jeudi – marque le lancement de l'opération Dragoon en Provence, un peu plus de deux mois après Overlord et le déferlement de l'allié américain sur les plages normandes.

Dragoon et Overlord auraient initialement dues être lancées simultanément, mais entre autres par faute de moyens, le volet provençal est décalé de plusieurs semaines. Il s'agit pour les armées alliées de prendre l'Allemagne en tenaille. Dragoon, co-dirigée par les Américains et les Français – où l'on retrouve le général de Lattre de Tassigny –, a pour objectif de libérer les ports de Toulon (Var) et de Marseille (Bouches-du-Rhône), cruciaux pour organiser le ravitaillement des troupes et la reconquête totale de l'Hexagone. Le 14 août au soir, la radio anglaise de la BBC multiplie les messages codés annonçant l'imminence du déploiement : « Nancy a le torticolis. »

Minuit passé, les premières bombes sont lâchées et des milliers de soldats sont parachutés dans le noir dans l'arrière-pays varois, tandis que le reste des forces accostent entre Toulon et Cannes (Alpes-Maritimes). 2 200 bâtiments, dont 850 navires de guerre, principalement américains et anglais. Fréjus (Var) tombe le 16 août, Draguignan (Var) dans la foulée. Il faudra une petite semaine pour récupérer Toulon aux Allemands, tout comme Marseille, avant que les forces alliées ne remontent en suivant la Rhône pour finalement retrouver les régiments d'Overlord en Bourgogne.

Algériens, Marocains, Tunisiens...

Mais si ce débarquement revêt une importance pour la France, c'est parce qu'elle en aura été très largement partie prenante. En juin, seuls 177 vaillants du commando Kieffer avaient foulé les plages de Normandie. Sur les quelque 400 000 soldats qui participeront à l'offensive provençale, on en décompte pas moins de 250 000 sous les couleurs de la France – et dont une grande partie d'Algériens, Marocains, Tunisiens, ou Sénégalais.

Pour la commémoration des 60 ans de Dragoon, en 2004, Jacques Chirac leur rendra un vibrant hommage : « Chasseurs d'Afrique, goumiers, tabors, spahis, tirailleurs, zouaves, ils ont été les inlassables artisans de la victoire. » Un épisode à part, aussi, dans la mémoire de l'ancien président. Alors âgé de 11 ans, il réside encore au Rayol-Canadel – au cœur de Dragoon – à l'été 44. Et sa famille aura eu l'occasion d'accueillir, le 15 au soir, le général Brosset, à la tête de la 1re division française libre.

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© Jean Marie Petyt